Proposition 2 : sexe et genre

 

Une question se pose vivement à qui étudie la question du sexe et du genre : faut-il maintenir les concepts de féminin et de masculin, de femme et d’homme, ou bien les abandonner ?

Une ébauche de solution, inspirée notamment par une tradition se revendiquant de l’alchimie, pourrait être de concevoir l’âme humaine comme fondamentalement androgyne. Il s’agirait alors, pour contrer la domination masculine, de favoriser le devenir-femme de l’homme macho, et le devenir-homme de la femme macho. Mais cette conception naïve ne semble pas satisfaisante, en ce qu’elle se rend manifestement complice de ce qu’elle prétend abolir.

Une autre option consisterait à éliminer de notre discours et de notre pensée toute forme de genrisme et de sexisme. Mais alors, ne sacrifierions-nous pas cela par quoi nous avons fondé et construit notre identité, cela par quoi nous avons dessiné les traits de notre individuation ? La catégorie de genre semble si profondément enfouie dans notre inconscient collectif que l’abandonner reviendrait sans doute à renoncer à ce qui fait le relief et la tonalité de notre personne. Or, bien que nous soyons préoccupés par la question du sexe et du genre, nous ne désirons pas amoindrir notre être, mais bien l’émanciper et l’enrichir.

La performance-concert « phénoménologie de la sexuation » se veut une réponse originale à la problématique énoncée ci-dessus. Suivant le principe de Wittgenstein selon lequel il faut « jeter l’échelle après y être monté (1) », il s’agira d’explorer les notions de sexe et de genre, de les caractériser, de les déceler telles qu’elles se sont cristallisées dans l’histoire occidentale depuis l’Antiquité. Cette recherche ne se veut pas une manière de cautionner le sexisme mais au contraire de le déconstruire. Derrida décrivait la déconstruction comme une manière d’« habiter une matrice de pensée, mais autrement (2) » : c’est l’attitude que nous adopterons envers le genrisme, dans l’espoir que cette forme de conservation puisse surtout être l’occasion d’un dépassement.

Étant donné que nous soupçonnons le langage académique, scientifique, philosophique et métaphysique d’être tout entier et dans sa forme une expression de virilité, un symptôme de masculinité, nous avons établi une méthodologie qui fait honneur à la forme sensible, poétique, musicale, artistique, qui est – selon le préjugé traditionnel du moins – comprise comme plutôt féminine.

La performance ne consistera pas en une répartition égalitaire des deux pôles féminin et masculin, mais plutôt en une exploration de la zone d’indiscernabilité entre les deux registres, là où la Parole théorique est confondue avec le simple bruit qu’elle produit, et là où la Musique
conquiert un statut d’oralité. Masculinité et féminité ‒ avec leurs attributs supposés : rationnels d’une part, sensibles de l’autre ‒ ne sont ainsi posées, transcendantalement, que comme les deux extrémités d’un spectre voué à se dissoudre au fil de la proposition.

Le rap peut-il incarner ce dépassement souhaité, en ce qu’il représente à la fois le caractère intelligible de la langue articulée, et le caractère sensible du timbre, de la rythmique et des sonorités? Si la performance connaissait le sous-genre « essai », c’est ce qui conviendrait à ce concert-performance qui se veut, dans un contexte de domination machiste évidente, d’intérêt public.

Simon Arthaud Monseu, Juillet 2017

1 WITTGENSTEIN, Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard, 1972, prop. 6.54
2 DERRIDA, Jacques, De la Grammatologie, Minuit, 1967.

 

Photos Soledina Camesi et Medi Spiegelberg, La Dérivée, le 10 août 2017