Proposition 5 : néo-chamanisme urbain

Une quête de l’esprit de la surculture

Chamane ou anthropologue ? L’artiste et la transe créative

Le néo-chamane urbain ne s’inscrit dans aucune tradition en particulier, il est plutôt le réceptacle d’une sédimentation syncrétique de toutes les réminiscences de spiritualité dans les pratiques contemporaines prétendument déspiritualisées.

Structurellement, le chamane remplit un rôle de passeur, d’intermédiaire entre le monde des hommes et le monde de la « surnature » – les deux mondes s’enchevêtrant généralement dans la même nappe d’immanence. Il négocie – à son corps défendant – avec les esprits et dans une visée thérapeutique, au sens large, individuelle et collective. Le chamane prend soin de la société. Dans un sens, je dirais que c’est aussi le rôle de l’artiste pour sa collectivité.

La perspective adoptée dans cette performance inédite était justement de faire assumer à l’artiste une fonction de « curateur » (celui qui prend soin) de la société. Bien loin de vouloir formuler un diagnostic précis ou prescrire un remède déterminé, le néo-chamane punk, à l’heure de la messe dans cette église abandonnée, s’est contenté de voyager dans l’éther à la rencontre de « l’esprit de la surculture ».

Dans une première phase, la chamane s’est mis en condition à travers des rites propitiatoires, comme chanter, bailler, roter, boire de l’alcool, brûler de la sauge, brûler des livres de philosophie, faire monter du café dans des moka et le servir à l’assemblée pour communier. Un autel en kit a été construit spécialement pour l’occasion, sur lequel étaient disposés des bibelots spirituels empruntés à des traditions diverses, reflétant un syncrétisme assumé. De mystérieux coreligionnaires ont propulsé le chaman dans son voyage intérieur par leur musique : une basse, un gong, des grelots et un authentique tambour chamanique. À l’instar de la Pythie, il a parlé en langue au sommet de sa transe, mais nul dignitaire officiel n’était là pour prétendre traduire ses glossolalies en recommandations claires.

Durant toute la performance s’est fait entendre par intermittence, en voix-off, un discours anthropologique, analysant le rituel en cours. Tour à tour psychologue, philosophe, théoricien New Age et marxiste, il n’est pas sûr que les élucubrations de cet obscur penseur fictif décrivent adéquatement l’événement dont elles font paradoxalement partie.

Un hommage aux nouvelles formes de chamanisme, à la fois sincère et ironique, à la fois instinctif et réflexif, qui propose un double mouvement de spiritualisation du discours scientifique et de scientificisation de la spiritualité, finalement très caractéristique de notre époque.

Simon Arthaud Monseu, décembre 2016

Photos Alexia Steiger, La Nef, le 11 décembre 2016